Le sabre et le droit
Hichem Jaït, spécialiste tunisien du monde musulman médiéval, prône la révolution culturelle et appelle à une démocratie sans tarder. Même exportée.
Lors d’une conférence qui a eu lieu le 12 mai à la bibliothèque Charles de Gaulles à Tunis, à l’initiative de l’Institut français de coopération (IFC), il souleva la question de la décadence arabe. Outre les déterminants endogènes soutint-il, il faut considérer l’environnement conquérant. En l’espèce, la « colonisation européenne à partir du début du XIXème siècle, qui a joué un rôle éminent en ne laissant pas les forces internes se développer librement et de manière dynamique. »
La colonisation, frappait donc de léthargie les forces actives des sociétés arabes, annihilant le sens même d’une initiative historique.
Cette hypothèse que les faits viennent attester largement, n’est cependant plus retenue pour expliquer l’actualité. Reconsidérant les mécanismes de la révolution culturelle [il ne faut pas attendre que la démocratie s’installe d’elle-même. Il faudrait essayer de l’instaurer le plus rapidement possible. Même par la force s’il le faut ». Le chercheur ne laisse pas d’occasion aux conjectures, aux approximations ; il évoque directement le cas irakien. « Nous devrions arrêter de considérer les Etats-Unis et l’Occident en général comme des entités pernicieuses, foncièrement méchantes et qui veulent nous faire mal. L’Irak a été débarrassé d’une dictature sanglante. Il y paraît désormais plus d’une centaine de journaux. Les gens s’expriment plus librement. Il y a eu des élections pluralistes. Les attentats ne dureront pas éternellement. Mais le pays a changé radicalement. Il est entré dans la modernité. C’est l’essentiel… ».
La colonisation n’est donc plus analysée sous l’ongle culturel -donc moral- d’une agression empêchant l’évolution, selon sa propre dynamique, de la nation dominée. La colonisation est ici redéfinie sous l’ongle plutôt, évolutionniste, « génétique » -par référence à genèse- d’un accès efficace à la modernité des « indigènes » ; ceux-là y entreront sous le bâton des plus puissants du nouveau système d’organisation de l’espèce. C’est certes une agression mais une agression « fonctionnelle », qui constitue une des solutions efficientes afin de sauter les verrous d’une stagnation culturelle et politique, sans issue et sans le moindre espoir de vie dans l’étape actuelle de la « phylogenèse » !
Jaït ne justifie pas la guerre d’Irak, loin s’en faut [Révolution culturelle et démocratie :
Du point de vue évolutionniste et particulièrement en région arabe, la colonisation n’a pas été une thérapie de choc. Le degré de démolition, de disette et d’ignorance dans lequel ont été jetés les indigènes, ne les aura conforté que dans une soumission aux dictatures nationales. Politiquement c’était une régression aux modalités de la subordination régalienne.
Les multiples interventions déguisées dans le golfe des USA et de la France : de l’Iran du Shah à l’Arabie des Saoud, en passant par L’Irak des premières années Saddam, n’ont apporté que le massacre d’opposants et l’inhibition totale comme forme d’organisation de la cité !!
L’hypothèse de l’apprentissage de la démocratie par tous les moyens recèle une conception formelle de la démocratie. La démocratie n’est pas une finalité politique, c’est un catalyseur historique de la révolution culturelle, si nous avions bien suivi Hichem Jaït.
Le hic est que toute forme d’organisation de la cité intervient sur sa production de l’histoire, elle contraint sa dynamique, la canalise et la dissuade. La démocratie empêchera une hégémonie des dogmes et des classes. La culture ne peut se faire que dans ces limites.
La question serait donc : est-ce que par la force, le peuple irakien se soumettra demain matin à la démocratie ? L’hypothèse est faible. Le multipartisme et la liberté d’expression peuvent être aussi précaires que les attentats !! On l’a vu et revu aux surlendemains des révolutions.
Ce qui empêche justement la démocratie c’est une certaine culture antidémocratique. Voilà notre marronnier de toujours. Par voie de conséquence, l’hypothèse qui semble mieux résister à la réfutation de l’histoire dans le monde arabe est exactement l’inverse de celle avancée par Hichem Jaït : il est plus probable que la révolution culturelle amène la démocratie que la démocratie la révolution culturelle !
Contradiction du bon usage de la force :
L’affirmation selon laquelle il faut installer la démocratie même par la force, est pour le moins paradoxale. La dictature de Saddam, qu’on a accouru depuis les USA pour chasser, n’a rien fait que consacrer ce procédé : la force pour servir un idéal proclamé : l’unité et le progrès d’une nation laïque en l’espèce. Cet idéal n’est certes pas aussi tangible et urgent que la démocratie, mais il s’agit de la même méthode politique confondant autorité et violence [drôle de démocratie sur les chars, Saddam n’aura pas mieux fait ». Ce que répètent, dès le premier jour d’invasion, bon nombre d’Irakiens, n’a pas beaucoup changé. N’a pas changé d’un iota. Semble se confirmer et s’élargir.
S’il est une étape qui doive refléter le plus fidèlement la démocratie, c’est bien son déclic. Autrement, on ne la verra jamais venir. Surtout par la force !
Jameleddine Héni
Chercheur en psychologie cognitive.
[1] Hichem Jaït définit cette révolution culturelle dans ces termes “ les Arabes et les Musulmans ne pourront pénétrer dans la modernité et participer au monde moderne que s’ils se donnent une haute ambition dans les domaines de la pensée, de la connaissance, de la science, de l’art et de la littérature, s’ils décident sérieusement d’emprunter aux autres ce que la modernité a inventé dans tous ces domaines ” (in “ La crise de la culture islamique ”).
[2]
On se rappelle toujours ses positions hostiles à la première guerre du Golf pendant laquelle s’était-il illustré vigoureusement militant. Il serait fort improbable qu’il se soit écarté de ses positions anticoloniales, alors qu’il s’agit toujours de la même cause.
[3] Ces deux concepts sont selon Hannah Arendt contradictoires : « l’autorité exclut l’usage de moyens extérieurs de la coercition ; là où la force est employée, l’autorité proprement dite a échoué » in La crise de la culture, p 123.










