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L’humanitarisme islamique

Ayant accepté d’aborder la question de l’humanitarisme islamique du point de vue des normes internationales de l’humanitaire, nous présenterons dans ce texte une approche particulièrement personnelle [La signification du croissant rouge

Membre du comité international de Save the Children (au Royaume-Uni) en 1991, j’ai été témoin des défis auxquels cette agence d’aide internationale dut faire face en un an pour répondre à différents désastres : la famine en Afrique, les retombées de la guerre du Golfe, un cyclone au Bangladesh. Une remarque faite par son président, éminent médecin, au cours d’une réunion de comité des plus tendue, selon laquelle « les journalistes sont des parasites sur des souffrances humaines » m’a paru si simpliste que j’ai rédigé, en réponse, un ouvrage, Disasters, Relief and the Media, publié en 1993 [les ONG se considèrent comme des éléments correcteurs de la domination politique et économique de l’Occident, (…) de plus en plus d’intellectuels du Sud les considèrent comme des représentants de cette domination » [Le secours islamique et les agences de développement

Nous n’avons découvert qu’assez tard – certainement comme nombre d’individus qui se croyaient pourtant bien informés sur le monde des ONG internationales – qu’un grand nombre d’agences d’aide islamiques a émergé pendant les années 1980. Nous avions uniquement connaissance du cas particulier de la fondation Aga Khan qui, en dépit de ses profondes racines ismaéliennes, est une fondation privée, régie par la loi suisse et qui opère en de nombreuses manières comme une agence de développement occidentale. Parmi les nouvelles œuvres de bienfaisance islamiques, les plus importantes se trouvaient en Arabie Saoudite : l’International Islamic Relief Agency (IIRO) ; au Soudan : l’Islamic African Relief Agency et en Grande-Bretagne : Islamic Relief et Muslim Aid. Ce type d’organisation n’existait pas sous sa forme moderne avant les années 1970. Leur croissance est le résultat de deux tendances indépendantes qui ont marqué ces trente dernières années : l’émergence du secteur des ONG internationales en général, et la résurgence islamique que l’on peut faire remonter à la défaite arabe contre Israël en 1967. Les organisations de bienfaisance islamiques sont soutenues dans de nombreux pays par des subventions du système financier islamique fondé sur l’interdiction coranique de l’intérêt bancaire qui surgit à la même période. Le développement du nombre d’organisations de bienfaisance islamiques n’a pas cessé depuis.

Nous avons mené des enquêtes de terrain entre 1996 et 2000 en Jordanie, en Israël/Palestine et en Algérie. Nos résultats ont ainsi été orientés, dans la mesure où les Arabes et les Berbères sont numériquement largement dépassés par les musulmans d’Asie, et que nos recherches se sont surtout concentrées autour de l’Islam sunnite. Ces recherches nous ont permis d’observer rapidement des ressemblances entre toutes les agences islamiques étudiées, débordant de temps en temps vers les sociétés nationales et non confessionnelles du Croissant-Rouge.

Premièrement, on se réfère fréquemment à la tradition religieuse. La zakat, la dîme islamique, représente un des cinq « piliers » de la religion. Elle est utilisée dans la recherche de fonds des associations caritatives des pays islamiques et des musulmans résidents dans des pays occidentaux. La zakat oblige à donner un quarantième de ses revenus annuels à certaines catégories, spécifiées dans le Coran, de personnes dans le besoin. Une littérature extensive s’est créée, mettant ainsi en place des règles complexes pour la recherche et la distribution des fonds et exaltant le principe de zakat comme fondation d’une société islamique idéale, dans laquelle le riba (l’intérêt usurier) serait aboli. La sadaqa représente le don volontaire, en plus de l’obligation de la zakat. Le waqf est l’équivalent de la fondation caritative en Europe – qui fut une institution majeure du monde musulman. Presque tous les pays musulmans ont nationalisé leurs waqfs au cours de ces deux derniers siècles. Toutefois, le concept a connu une certaine renaissance dans différents pays servant ainsi de véhicule à des activités caritatives au visage islamique. Les associations caritatives islamiques portent, en guise de logo, des motifs religieux caractéristiques, tels des minarets, des croissants, des gerbes de blé… De la même manière, il n’est pas rare de se servir de vers coraniques et de hadiths (paroles et actions attribuées au Prophète Mohamed).

Deuxièmement, on porte une attention particulière à un certain type de bénéficiaires. Ainsi, presque toutes les associations caritatives mènent des projets en faveur d’orphelins. Elles donnent également la priorité aux réfugiés et aux personnes déplacées, mettant souvent l’accent sur le fait que la majorité des réfugiés dans le monde sont des musulmans.

Troisièmement, les associations caritatives islamiques font référence au calendrier et au cycle de vie religieux. Le mois saint du Ramadan est à la fois le moment principal de l’année pour ce qui est de la recherche de fonds – comparable à la période de Noël dans les communautés chrétiennes – et l’occasion d’offrir une alimentation particulière aux nécessiteux. Id al-Kabir, la principale fête sacrificielle célébrée à la fin de l’Hajj annuelle est l’occasion d’abattre des moutons ou d’autres animaux et de distribuer une partie de la viande aux pauvres. Certaines associations caritatives du monde arabe importent à cet effet des moutons vivants d’Australie. Le Secours Islamique fournit de la viande de mouton en boîte, précuite, aux pays musulmans, les animaux ayant été sacrifiés en Nouvelle-Zélande selon les règles islamiques (halal). Certaines associations caritatives du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord subventionnent des cérémonies de circoncision de jeunes garçons, âgés en général de sept ans environ. Les enfants sont également envoyés en umra (un pèlerinage moins important que le hajj) à la Mecque en récompense à leur bon travail scolaire. Plusieurs associations caritatives islamiques soutiennent des écoles, y compris les madrasas traditionnelles attachées aux mosquées – parfois transformées en institutions activistes. On privilégie également parfois une aide financière au mariage des jeunes hommes car, dans une grande partie du monde arabe, de nombreuses jeunes femmes célibataires sont souvent considérées comme une malédiction sociale.

La quatrième ressemblance concerne une approche relativement conservatrice des rapports de genre, sujet largement débattu tant au sein du monde musulman qu’à l’extérieur. Toutefois, des tensions évidentes existent du fait de la priorité donnée à l’idée de l’empowerment des femmes par les ONG occidentales qui considèrent souvent que c’est l’un des meilleurs moyens pour réduire la pauvreté et les privations. Le mouvement féministe musulman, qu’il soit séculier ou qu’il appartienne à une branche religieuse, ne semble pas encore avoir une influence notoire dans le monde des associations islamiques. Les membres des ONG occidentales présents sur le terrain, qui parcourent les sociétés musulmanes traditionnelles en énonçant des propositions en faveur de l’égalité des sexes – largement soutenues par leurs sièges – risquent fort de rencontrer des difficultés. Le chef du département de l’aide d’urgence du Secours Islamique (au Royaume-Uni) aborda cette question au cours d’une réunion de Médecins Sans Frontières (aux Pays-Bas) en concluant simplement : « Un sujet sensible : n’y touchez pas ». Certaines tensions peuvent émerger, par exemple, au sujet des services de soins médicaux séparés largement critiqués par les humanitaires occidentaux lorsque cela peut nuire à l’aide d’urgence, ou lorsque les ONG offrent des formations aux femmes pour qu’elles puissent travailler en dehors de leur foyer. On considère en effet dans certaines sociétés traditionnelles que cela sape la base sociale. L’étendue de telles tensions ne devrait surprendre aucun anthropologue, les différences de genre étant très certainement les différences sociales les plus profondément ancrées.

Un politiste français, Jérôme Bellion-Jourdan, ayant entamé des recherches sur les associations caritatives islamiques en même temps que moi, nous avons pu collaborer dans le cadre de la publication d’un ouvrage couvrant un éventail plus large d’études de terrain que ce que nous aurions pu faire chacun de notre côté. Il s’est particulièrement attaché à l’étude de l’évolution des associations caritatives islamiques pendant le conflit afghan des années 1980 ainsi que pendant le conflit en Bosnie au cours des années 1990. Bellion-Jourdan a insisté sur la concurrence existant entre les associations caritatives islamiques, qui représentent différentes versions de la doctrine religieuse et différents intérêts nationaux, ainsi que sur la concurrence entre agences islamiques et occidentales. Il a également montré comment celles-ci tendent à brouiller toute distinction franche entre activités caritatives, prosélytisme et politique – quoi qu’il faille ajouter à leur décharge que la distinction opérée dans le monde occidental entre ces diverses formes d’activités menées par des ONG confessionnelles (chrétiennes) sont souvent largement remises en question par des observateurs non occidentaux. Il a également observé un processus général de professionnalisation (opposé au volontariat), qui affecte tant les ONG islamiques que les autres.

De ce point de vue, les musulmans britanniques ont montré le chemin en instaurant plusieurs agences acceptant d’être supervisées par les autorités financières nationales et par la Charity Commission. Ceci a engendré plus de transparence – manquant dans un pays comme l’Arabie Saoudite – et, en particulier, l’abandon du prosélytisme dans le cadre de l’aide d’urgence et du développement, et l’approbation du principe de non-discrimination. Elles ont ici suivi l’exemple d’agences chrétiennes comme Christian Aid, dont le succès important en Grande-Bretagne, depuis les années 1960, doit beaucoup au fait que cette association a renoncé à tout objectif missionnaire et a fait appel à un large éventail de donateurs, religieux et séculiers. De nouvelles bureaucraties consacrées à l’aide humanitaire et à l’aide au développement se mettent en place dans le monde musulman comme chrétien s’appropriant de la sorte une partie du pouvoir des hiérarchies religieuses traditionnelles. Ce n’est qu’en 2004, avec l’organisation, à Paris, de la première conférence universitaire sur le thème des ONG confessionnelles, que l’ampleur de ce changement dans le monde chrétien est apparu clairement, offrant ainsi un nouveau cadre d’analyse comparative entre ONG chrétiennes, musulmanes, séculières et autres [Le « sans-frontiérisme » humanitaire par opposition à l’aide communautaire

Si, pendant de nombreuses années, la Croix-Rouge était la seule organisation humanitaire occidentale à prêter attention aux relations avec le monde musulman, elle a depuis peu été rejointe par Médecins Sans Frontières (MSF), qui a organisé des journées d’études sur le sujet pour ses responsables de sites, à Londres, Bruxelles, Amsterdam, en y invitant des représentants d’associations caritatives musulmanes. Nous avons pu assister à une réunion à Bruxelles tenue en juin 2004. Cette réunion était particulièrement tendue car MSF venait d’apprendre la veille le meurtre de cinq de ses membres en Afghanistan. Pour MSF, le cœur du problème réside dans le fait qu’en Afghanistan, en Irak ou dans d’autres pays dans lesquels l’organisation opère, les ONG occidentales sont souvent perçues par la population comme ayant un « programme caché » et, en ce sens, travailleraient secrètement pour promouvoir dans le monde musulman les intérêts des Etats-Unis ainsi que la « guerre au terrorisme ». Le gouvernement américain a en effet tenté de coopter les ONG comme alliées ou « multiplicateurs de force » (« force-multipliers ») selon les termes de Colin Powell. La « politique de la religion » n’est pas responsable de toutes les difficultés rencontrées par MSF, celles-ci étant inhérentes à l’engagement fondateur au risque et au « témoignage » ; le fait de témoigner va à l’encontre de la tradition de confidentialité et de discrétion du CICR (ce qui n’a toutefois pas empêché les membres de celui-ci de subir des violences meurtrières, entre autres au Moyen-Orient). Il s’agit toutefois d’un facteur aggravant qui remet en question l’envoi traditionnel par MSF d’équipes de travail là où elles sont nécessaires, où que ce soit dans le monde. Fin juillet 2004, MSF a annoncé son retrait d’Afghanistan, après vingt-quatre ans d’engagement.

Il semble qu’une doctrine de « proximité culturelle » ou d’aide communautaire se développe dans certaines parties du monde musulman : il y a en effet la croyance que les musulmans savent mieux aider leurs frères musulmans. Des amis musulmans de MSF lui conseillent d’employer le plus possible d’agents de terrain musulmans, ou, du moins, non européens, pour leurs opérations dans des pays musulmans déchirés par la guerre. Il y a de toute évidence des arguments forts en faveur d’une plus forte mixité ethnique au sein des ONG « occidentales » du fait du caractère mixte des populations euro-américaines. Toutefois, la doctrine de l’aide communautaire dans le monde musulman repose sur le principe d’une umma ou d’une fraternité musulmane indivisée, principe qui appartient plus à l’idéologie qu’à la réalité. Il est par exemple plus difficile pour les citoyens des pays arabes de voyager librement dans le monde arabe que pour les détenteurs de passeports occidentaux. De même, pendant le conflit bosniaque des années 1990, des efforts furent faits par des organisations d’aide arabo-islamique pour ré-islamiser les musulmans bosniaques. Mais après un demi-siècle sous un régime communiste dans un Etat européen, ces efforts ont été frustrés tant par la diversité des influences musulmanes apportées par l’aide humanitaire que par le peu d’intérêt montré par la population bosniaque musulmane envers les symboles d’une « renaissance » islamique, comme le port de la barbe pour les hommes et du voile pour les femmes.

Le grand respect porté à la médecine, qui a une place importante dans l’histoire des contributions arabes à la civilisation, joue en faveur de MSF dans le monde arabe. De manière générale, ce sont les formes d’aide qui profitent visiblement à des individus dans le besoin qui bénéficient du plus grand soutien des donateurs musulmans. Les concepts plus sophistiqués de développement participatif et d’institutional capacity building [Méthodes de recherche dans le champ de l’humanitarisme islamique

Bellion-Jourdan et moi-même avons donné la priorité dans nos recherches aux questions de l’action charitable et de la relation entre discours et action. Il existe une réalité rassurante dans le détail. Nous pouvons prendre l’exemple de Abdul Sattar Edhi qui, durant les premières années de l’existence de sa fondation au Pakistan, a pris l’habitude de sauver des cadavres gonflés de la mer, des routes ou des égouts, ce qui apporta l’élément de théâtralité nécessaire au leadership charismatique. Lors de ma visite d’un centre de jour pour orphelins dirigé par une association caritative saoudienne à Amman, la capitale jordanienne, à l’extérieur d’un grand camp de réfugiés palestiniens, leur apprentissage par cœur du Coran m’indiqua à la fois les échecs d’un concept d’éducation qui semble engendrer une soumission aveugle à l’autorité, et la force de l’héritage religieux qui garantit au minimum la dignité humaine à une communauté qui a été déshéritée et inassimilée depuis cinquante ans. De même, à Amman, la boîte en plastique de collecte de fonds d’un comité zakat, de la forme de ce symbole actif des revendications musulmanes à Jérusalem, le Dôme du Rocher – avec une fente dans le dôme détachable – m’a semblé un emblème de l’approche pratique vers l’argent enseignée par l’éducation musulmane (et juive) à l’inverse de l’idéologie chrétienne qui tend à considérer l’argent comme non spirituel ; car je crois n’avoir jamais vu de modèle d’église avec un fente dans un clocher détachable, bien qu’apparemment, cela existe aux Etats-Unis…

Le détail ne peut nous emmener bien plus loin car notre terrain jouxte la loi de l’humanitarisme et des droits de l’Homme qui tendent ipso facto à la généralisation et à l’abstraction. Des recherches empiriques dans ce champ impliqueraient la conduite de recherches ethnographiques auprès d’organisations gouvernementales et intergouvernementales, d’ONG, de bureaux d’aide judiciaire, de cours et de tribunaux, poursuivant ainsi les travaux pionniers de Richard A. Wilson et d’autres [Les concepts de « charity », d’humanitarisme et de droits de l’Homme dans le contexte islamique

Le terme « humanitarisme » est un terme élastique. Plus familièrement, il peut être pris comme synonyme du mot « compassion », ou embrasser un plus large éventail d’aides fondées sur l’engagement en faveur d’une humanité partagée, ou encore, plus spécifiquement fondées sur le soutien technique dans des zones de désastre ou de conflit. Mais le terme porte toutefois une dimension légale incarnée par des conventions officielles gouvernant la conduite des hostilités. Il se réfère également aux principes fondamentaux de l’action : en particulier, l’humanité, l’impartialité, la neutralité et l’universalité. Le DIH a généralement été traité distinctement des droits de l’Homme.

Il n’est ainsi pas surprenant que le mot prête à confusion, tout comme le mot anglais « charity », ou ses équivalents dans la plupart des langues européennes. Ce terme a en effet des résonances chrétiennes, se référant à la vertu de l’amour spirituel ou l’agapē, exalté par saint Paul, mais aussi à l’aumône (almsgiving) – un terme devenu quasi obsolète en anglais comme en français. Dans son dernier sens, le terme « charity » sert également de fondement à la régulation judiciaire du secteur bénévole et de ses exemptions d’impôts dans certaines juridictions comme le Royaume-Uni. Dans la mesure où le concept de « charity » a acquis des connotations péjoratives et où les espoirs marxistes supposaient la disparition des aumônes privées sous le socialisme, le terme a une réputation ambiguë auprès des réformateurs sociaux. De nombreux professionnels engagés dans des programmes d’aide et de développement revendiquent d’ailleurs que ce qu’ils font n’a rien à voir avec le « charity ». De même, certains intellectuels islamiques considèrent que le concept coranique de zakat ne devrait pas être pris comme un équivalent de la notion de « charity », mais comme ayant anticipé de plusieurs siècles l’institution européenne de l’Etat providence, dans la mesure où dans les conditions sociales idéales qu’une adhésion stricte à la zakat rendrait possibles, les pauvres auraient un droit indiscutable à leur part de la fortune des riches.

Les termes d’« humanitarisme » ou de « charity » n’ont pas d’équivalent exact en arabe. Insānīya en arabe doit être doublé pour vouloir dire soit « humanité » soit « humanitarisme ». Zakat et sadaqa peuvent être traduits par « aumônes » – respectivement obligatoire et surérogatoire – mais ces termes coraniques portent plus des connotations de pureté, de croissance et de justice que d’amour spirituel, pour lequel le Coran dispose d’autres équivalents. Au lieu d’essayer d’atteindre une fausse précision par des définitions pédantes, il est préférable d’accepter que, dans les deux doctrines, chrétienne et islamique – sans parler des autres traditions religieuses – on prévoit une sphère d’action spéciale conçue sans politique ni intérêt personnel. Des mesures judiciaires telles que le waqf musulman, les Charities Acts au Royaume-Uni, la loi française des associations de 1901, et le droit humanitaire international depuis la fondation de la Croix-Rouge, sont des tentatives d’encadrement de cette sphère d’action.

Nous pouvons penser l’acte charitable comme étant caractérisé par un acte corporel, tels – pour donner des exemples islamiques familiers – l’offrande des premiers fruits du verger aux affamés, le sourire à son voisin ou l’aide à une personne aveugle. Toutefois, même les institutions humaines les plus altruistes ne peuvent exister sans un mélange d’intérêts propres, les exposant ainsi à l’analyse politique. C’est toutefois une erreur que d’appliquer un double standard lorsque l’on entreprend une analyse politique. Ainsi, lorsque les waqfs (awqaf) étaient des institutions publiques majeures dans la plupart du monde musulman, les lois qui les régissaient étaient fréquemment manipulées pour permettre à des familles de contourner les lois d’héritage normales. Mais on pourrait dire plus ou moins la même chose de leurs équivalents en Europe, les fondations caritatives.

Une petite littérature analytique a comparé le DIH et la loi traditionnelle islamique (sharia). Ameur Zemmali, intellectuel islamique et senior legal official auprès du CICR, est le seul à avoir été qualifié pour entreprendre ce travail, concentrant son étude sur les provisions de la Convention de Genève et les protocoles additionnels relatifs aux combattants et aux prisonniers de guerre, les comparant ainsi aux principes islamiques correspondants [L’universalisme séculier et religieux

Les humanitaires occidentaux doivent souvent faire face à des variations locales par rapport à leurs normes culturelles considérées comme allant de soi, celles par exemple qui font référence au genre ou à la séniorité de l’âge ou encore au code pénal. Les humanitaires envoyés sur le terrain accepteront qu’un certain degré de relativisme s’applique dans de tels cas, ce qui modifie la croyance selon laquelle les droits de l’Homme universels sont aussi pertinents partout et dans le détail. Mais lorsqu’on on considère les doctrines religieuses systématiques – chrétienne, islamique ou autre – le défi à l’universalisme séculier ne vient pas des variations locales mais d’universalismes alternatifs. Le récent développement d’une interprétation moderniste de la doctrine islamique, la « loi des minorités » (fiqh al-aqalliyāt), s’énonce pour permettre aux musulmans vivant dans des sociétés non musulmanes de trouver un équilibre harmonieux entre leurs engagements religieux et la culture qui les entoure [Source de l’article : Cultures & Conflits n°60

[1] Traduction par Miriam Perier.

[2] Geertz C., The Interpretation of Cultures, New York, Basic Books, 1973.

[3] Benthall J., D’Souza F., « Societies in Acute Crisis », Conference report, Royal Anthropological Institute News 43, avril 1981, pp. 7-8.

[4] Mauss M., « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », l’Année Sociologique, seconde série, 1923-1924.

[5] Benthall J., Disasters, Relief and the Media, Londres, I.B. Tauris, 1993.

[6] Ibid, p. 171.

[7] Benthall J., Bellion-Jourdan J., The Charitable Crescent : Politics of Aid in the Muslim World, Londres, I.B. Tauris, 2003.

[8] Le CICR est une institution privée régie par le droit suisse, sous l’autorité des Conventions de Genève (et protocoles additionnels). La Fédération Internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge fondée en 1919 (en tant que « Ligue ») et qui est également basée à Genève, coordonne le travail des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge dans quelque cent quatre-vingts pays. Le CICR s’attache davantage aux conflits, la Fédération aux désastres naturels et aux réfugiés en dehors des zones de conflits, mais les lignes de démarcation semblent bien moins rigides aujourd’hui qu’avant.

[9] Boisard M., L’Humanisme de l’Islam, Paris, Albin Michel, 3e édition, 1979.

[10] Comme Bertrand Badie (L’Etat importé : l’occidentalisation de l’ordre politique, Paris, Fayard, 1992, p. 171).

[11] Cette conférence sur « Les ONG confessionnelles » a été organisée en février 2004 par l’Association des Sciences Sociales des Religions, dont les Actes seront publiés chez L’Harmattan, sous la direction de Bruno Duriez et al. Voir également Benthall J., « Religious NGOs in the ascendant : the Muslim case », Nouveaux Mondes, n°14, 2004, Genève, CERS. Une autre conférence, intitulée Religious NGOs and the International Aid System (les ONG religieuses et le système de l’aide international) a été organisée à Oslo par le Norwegian Institute of International Affairs en avril 2005. Le Graduate Institute of International Studies, Genève, a organisé un séminaire en mai 2005 sur « Faith Based Organizations as Political, Humanitarian or Religious Actors » (Les organisations fondées sur la foi et les acteurs politiques, humanitaires ou religieux). Les contributions de cette conférence feront l’objet d’une publication.

[12] Edhi A. S., Edhi, an Autobiography, Islamabad, National Bureau of Publications, 1996.

[13] NDLT : les traductions françaises de « capacity building » varient, mais le concept se définit comme « formation au service du développement ».

[14] Wilson R. A., Human Rights, Culture and Context : Anthropological Perspectives, Londres, Pluto Press, 1997.

[15] Zemmali A., Combattants et prisonniers de guerre en Droit islamique et en Droit International Humanitaire, Paris, Editions A. Pedone, 1997.

[16] Voir également Hamidullah M., The Muslim Conduct of State, Lahore, Ashraf, 1945.

[17] Mayer A.E., Islam and Human Rights : Tradition and Politics, 3eédition, Boulder, CO, Westview Press, 1999. Voir aussi Dwyer K., « Beyond a boundary : ‘universal human rights’ and the Middle East », Anthropology Today, 13:6, décembre 1997, pp. 13-17.

[18] Strawson J., « Encountering Islamic Law », Pakistan Law Review, voir www.geocities.com/paklawreview/strawson1.html

[19] Ramadan T., Les Musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam, Paris, Sindbad, 2003, p. 99.

[20] Ghandour A.-R., Jihad Humanitaire : Enquête sur les ONG Islamiques, Paris, Flammarion, 2002, p. 323.

[21] Zizek S., « Are We in a War ? Do We Have an Enemy », London Review of Books, 24.10, 23 mai 2002 ; Kermani N., « The Flower Children of Banda Aceh : Why Western Double Standards, not Muslim Extremism, Are the Greatest Threat to Global Security », Times Literary Supplement, 1er novembre 2002, pp. 16-17.

[22] Halliday F, Islam and the Myth of Confrontation, Londres, I.B. Tauris, 1996.

[23] Le terme « occident » est de moins en moins satisfaisant dans la mesure où des institutions musulmanes s’intègrent dans la vie d’un pays comme le Royaume-Uni, à l’image de Islamic Relief qui est désormais accepté comme l’une des grandes agences d’aide internationale.

[24] Benthall J., « Confessional Cousins and the Rest : the Structure of Islamic Toleration », Anthropology Today, 2004.

[25] Kilani M., L’Invention de l’autre : essais sur le discours anthropologique, Lausanne, Payot, 1994, pp. 297-299.

There Is 1 Response So Far. »

  1. Salam fraternel . Nous sommes une association Islamique denommée Iklas Nya , venons par cette presente demander de l’aide pour mieux asseoir notre structure et aussi effectuer des dons aux mosquées . Avec l’arrivée du grand mois beni de Ramadan placé sous le signe de la haute spiritualié , nous sollicitons votre concours pour mener des actions de bienfaisance . Cordialement Sanogo Baba
    Secretaire Sincères
    225 06 25 48 74

  2. Fais comme tous les “curés” vas travailler au lieu d’attendre que les plus pauvres, qui sont la proie de toutes les religions, se dépouillent un peu plus au nom de quelque religion que ce soit.
    Curés=imam=rabbin=pasteur=gourous= profiteurs.

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